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Le Secret du Népal
Un dimanche d’octobre, entre Katmandou et Sunthakan


«  Tis is a land of slop, S.L.O.P. ! », s’exclame Som Nath Niroula, me présentant de sa main droite le paysage alentour. Terre de collines. Nous redescendons celle qui mène à l’école de Sunthakan où Monsieur Niroula enseigne l’anglais depuis le mois d’avril dernier. « Ces collines, ces champs, ces pierres, se souviendront toujours de vous ! », s’exclame-t-il en anglais, roulant les « r ». Ses mots, serrés les uns aux autres, pressés, aiguisés. De temps à autre, pour mieux se faire comprendre, il en épelle un. Si rapidement, que la plupart du temps, je ne comprends pas mieux. Froncements de sourcils : il répète. Conversation chaotique, comme pour épouser les nids de poule du chemin. Il lit les journaux anglophones régulièrement. L’enthousiasme de sa voix. Sur CNN ou la BBC, me confie-t-il, il suit les débats des présidentielles américaines. Il répond aux candidats, leur expose ses idées. Dans sa tête. Pour pratiquer son anglais.

« Qu’est ce qu’on dit aux enfants en France ? ». Il ajoute : « En Chine, j’ai vu cela à la télé, ils demandent aux petits enfants : pourquoi êtes-vous né ? » Où veut-il en venir ? « La réponse est la suivante : vous êtes nés pour être au service les uns des autres. Pour construire la Grande Chine ! Alors, quand ils travaillent, les Chinois gardent toujours cela en tête : travailler ensemble pour la grandeur de la Chine. C’est le patriotisme chinois. Grâce à cela, la Chine progresse. » Il conclue, admiratif : « C’est le Secret de la Chine ! ». Puis, faisant claquer sa langue contre son palet : « En France, y’a-t-il quelque chose de similaire ? ». Nous ne sommes pas particulièrement patriotes. Les instituteurs et les professeurs nous enseignent l’histoire, la géographie, les sciences, les langues, mais pas le patriotisme. « Désolée, je ne connais pas le Secret de la France ! », dis-je en haussant les épaules. « Et quel est le Secret du Népal ? ». Il admet lui aussi qu’il l’ignore.

« Que pensez-vous de mon accent ? », me demande-t-il soudain. Parfois, c’est vrai, j’ai du mal à suivre ce qu’il dit, mais l’important n’est-il pas que nous arrivions à communiquer ? Il parle avec un accent népalais, moi avec un accent français. « Mais au moins, j’essaie, les autres professeurs que vous avez vu, eux, ils vous comprennent, mais ils n’essaient pas. Moi, je n’ai pas honte, je vous parle, même si mon anglais n’est pas parfait. »

Dans le bus, notre conversation continue. M. Niroula est passionné par le progrès. « I have a tirst, T.I.R.S.T., for knowledge ! ». Il hésite un instant, répète : « tirst, T.I.R.S.T. », et ajoute : « Peut-être pas comme ça, tirst, tirst. Vous comprenez ? ». Thirst. Assoiffé de savoir. Il sort de sa sacoche un florilège de textes : Virginia Woolf, Oscar Wilde et quelques autres. Il lit ces textes dans le bus, sur le chemin de l’école.

Notre conversation s’interrompt brutalement : « C’est là que je descends », me dit-il en me serrant la main. « Appelez-moi pour me dire si vous venez boire le thé samedi prochain ! ».

Aurore Chaillou